Bruno Montamat
« Réinstallez mon travail à la lumière »
Doit-on séparer la femme de l’artiste lorsque l’on étudie l’œuvre de Jeanne Selmersheim-Desgrange (1877-1958) ? Tout comme pour comprendre le travail du peintre néo-impressionniste Paul Signac (1863-1935), son mentor et compagnon pendant 30 ans, la négative s’impose tant cette démarche s’avérait réductrice. En effet, l’existence même de ses peintures divisionnistes à partir de 1906 doit beaucoup à sa rencontre puis à son histoire d’amour avec le représentant majeur de cette technique mise au point par Georges Seurat autour des années 1880. La réhabilitation entreprise de cette rare femme artiste de ce courant pictural, par son arrière-petite-fille, Charlotte Cachin et la galerie Pavec (Paris) révèle un parcours artistique et personnel singulier dans la première moitié du XXe siècle.
Si l’épouse officielle de Signac, Berthe Roblès n’« a rien de la frimousse parisienne », Jeanne Adèle Desgrange répond au contraire parfaitement à l’image de la citadine émancipée de la société fin-de-siècle d’avant 1914 : une élégance d’allure et de tenue, un œil mutin et séducteur ( ce qui lui avait valu le surnom de « panthère des Batignolles » ( du nom du quartier de Paris où elle vivait jeune femme) et surtout un goût pour l’art qu’elle ne compte pas étouffer sous le poids des conventions sociales de son temps. Car « bon sang ne saurait mentir » ! Par sa mère, Isabelle Toudouze (1850-1907), peintre-illustratrice avant son mariage, Jeanne est issue d’une dynastie d’artistes parisiens depuis le XVIIIe siècle : architecte, écrivain, artiste peintre se succèdent dans son arbre généalogique. Plus originale est la présence dans son ascendance de femme artiste sur trois générations, dominée par la figure de sa grand-mère Anaïs Colin Toudouze (1822-1899), pionnière de l’illustration de mode des tous nouveaux journaux féminins nés sous le Second Empire. Veuve à 32 ans, ce fut grâce à la pratique artistique qu’elle avait élevé 3 enfants en bas-âge dans ce nouveau quartier de l’Europe (IXe arrondissement de Paris) situé derrière la gare Saint-Lazare où vivaient les artistes de la vie moderne. Elle fut une « grand-mère vénérée » par ses petits-enfants, probable première professeur de dessin de sa petite-fille qui porte aussi son deuxième prénom, Adèle.
Ce n’est donc pas un hasard si en 1899, Jeanne lie sa destinée à l’architecte-décorateur Pierre Selmersheim (1869-1941), fils d’un architecte des Monuments historiques et habitant lui aussi du quartier de l’Europe. Avec son frère Tony, il ambitionne de renouveler le cadre de vie des contemporains en dessinant et fabriquant des meubles et objets d’art pour des intérieurs résolument modernes ou Art nouveau. Symptomatique est donc l’installation de Selmersheim Desgrange dans l’atelier de son mari dans le XVIe arrondissement de Paris, au Castel Béranger d’Hector Guimard, précurseur de ce courant réformateur et auteur d’une maison manifeste pour un art pour tous. A son rôle de jeune mère (Colette née en 1900, puis Jean en 1904 et enfin Annette en 1907) se joint sa participation à la création d’objets d’art (bijoux) présentés dès 1901 au prestigieux salon de la Société nationale des Beaux-Arts au tout neuf Grand Palais. Leur collaboration est remarquée en raison de « l’intime communion de pensées et de goûts du jeune ménage d’artistes ». A partir de 1904, Jeanne Selmersheim expose sous son nom propre une glace à main et de raffinés cols de dentelles réalisés par des techniciennes ou par la manufacture Melville & Ziffer de Paul Mezzara. Evoluant au sein d’une avant-garde esthétique engagée et volontaire, le jeune couple se lie naturellement d’amitié avec les Signac, leur voisin au Castel Béranger. La famille Selmersheim partage même leur intimité lors de séjours à Saint-Tropez, alors modeste port méditerranéen que le théoricien du néo-impressionnisme a contribué, non sans regret, à faire connaitre. Resté sans enfant, le couple Signac vieillissant profite de la jeunesse de ce couple d’artiste aux trois enfants attachants.
Charlotte Cachin dans son ouvrage « Glissez mortels » a raconté le drame personnel vécu par les deux couples ainsi que le scandale qui suivit dans le microcosme artistique parisien : Jeanne (28 ans) débute une liaison avec Paul Signac (42 ans), divorce de Pierre en lui laissant la garde des enfants puis donne naissance en 1913 à une fille, Ginette Signac-Cachin, future dépositaire de l’héritage artistique et moral du peintre. En adepte de l’amour libre, l’anarchiste bourgeois qu’était Signac réussit l’exploit de concilier deux foyers et de faire adopter sa fille par sa femme légitime ! Abandonnant les arts décoratifs qui furent un moyen d’émancipation pour les femmes artistes car considérés comme un art mineur, Selmersheim-Desgrange, qui ressuscite son nom de jeune fille, se tourne désormais vers la peinture divisionniste. Elle devient naturellement l’élève de son compagnon, défendeur infatigable de cette technique aussi rigoureuse qu’intellectuelle. Elle expose à partir de 1911 régulièrement au salon des Indépendants dont le letmotiv libertaire « ni jury, ni récompenses » illustre parfaitement celui de Signac qui en fut le fondateur et le Président de 1908 à 1934. Alors même qu’après la Première Guerre mondiale, le peintre se consacre plus intensément aux paysages à l’aquarelle représentatifs de ses villégiatures nomades autour de la France, Selmersheim-Desgrange qui l’accompagne, réalise au contraire des intérieurs lumineux, colorés et apaisés, des natures mortes franches notamment d’intenses bouquets de fleurs qu’elle met au point dans leur atelier commun de la rue de l’Abbaye (VIe arrondissement de Paris). Ces thèmes, traditionnellement réservés aux femmes, sont ceux qu’elle mettra sous les yeux du public notamment lors de son envoi rétrospectif de pas moins de six huiles sur toile (datées de 1910 à 1925), aux 30 ans de l’Art Indépendant en 1926. Plus psychologiques et plus intimes sont ses rares portraits comme celui récemment retrouvé de sa fille Colette qui exprime autant le caractère frondeur d’une jeune adolescente aux cheveux coupés à la garçonne que le ressentiment palpable d’une fille envers sa mère, restée une femme libre.
Le qualificatif décoratif appliqué à la peinture de Jeanne Selmersheim Desgrange apparait comme une évidence si l’on songe d’une part que l’union des arts est au cœur des réflexions des artistes autour de 1900 et que d’autre part, il constitue un retour aux sources mythiques de cette technique qui s’était désolidarisée des autres disciplines au cours du temps. Par son ascendance et son escapade dans les domaines des arts décoratifs, Jeanne Selmersheim Desgrange incarne sans doute tout autant le climat artistique de son époque, que la trajectoire de créateurs soucieux de se libérer de la contrainte des hiérarchies et des cloisonnements arbitraires de l’académisme. Le talent néo-impressionniste déployé par Jeanne Selmersheim Desgrange des années 10 aux années 30 pourrait être interprété comme un passage de relais à la jeune génération, et plus précisément aux artistes femmes, par Signac, désormais artiste consacré et entré dans l’histoire de l’art. Son engagement et sa jeunesse ne sont pas sans faire écho aux aspirations profondes de son compagnon qui possède dans sa collection personnelle des œuvres d’art d’amies qu’il soutient (Lucie Cousturier, Louise Hervieu, Juliette Cambier, Alexandre Koltsova-Bychkova par exemple) et à son goût constant pour la nouveauté. Malgré la profonde blessure de la tuerie de la Première Guerre mondiale, le couple restera farouchement pacifiste et anti-militariste, reflet de leurs idéaux politiques partagés pour l’avènement d’une société qu’ils rêvent plus harmonieuse.
La production artistique de Jeanne Selmersheim Desgrange éclaire d’un jour nouveau le néo-impressionnisme, qui, bien que reposant principalement sur une doctrine scientifique et artistique pourrait porter en lui une intensité spirituelle et philosophique oubliée. L’amitié constante avec la peintre symboliste Jeanne Jacquemin (1863-1938) épouse de l’occultiste Paul Sédir pour elle ou avec l’ésotérique docteur Emmanuel Lalande dit Marc Haven (1868-1926) connu durant leur jeunesse dans les cénacles Rose-Croix pour les Signac relient de manière prometteuse le courant pointilliste aux avant-gardes des années 1910 baignées de théosophie. Il apparaitrait par ailleurs comme une autre voie esthétique d’un symbolisme renouvelé à l’instar de celui d’un Odilon Redon qui, dans ses dernières années avant son décès en 1916, se consacrait exclusivement à la représentation de radieux bouquets de fleurs en vase. De plus, l’importance de la musique et de l’expression de ses vibrations dans la créativité picturale de l’époque se personnifie concrètement par la présence du piano de Jeanne Selmersheim Desgrange dans l’atelier commun. Amatrice de Shubert, Bach ou Saint-Saens, elle avait reçu le Premier Prix du conservatoire de Paris dans sa jeunesse alors que Signac avait dénommé chaque tableau de sa période majeure des années 1890 d’un « opus » numéroté et d’un tempo explicatif à l’instar d’un compositeur sur une partition. Enfin, maintenir le spirituel dans l’art n’avait-il pas été le vœu le plus cher du théosophe Kandinsky, père de l’abstraction et admirateur du travail du divisionniste Signac pour qui la lumière et la couleur étaient primordiales ? Par ailleurs, à distance de l’affichage des suffragettes, Jeanne Selmersheim Desgrange illustre parfaitement « ce féminisme en dentelle », ce combat souterrain de nombreuses femmes au XXe siècle, « ni bas-bleu, ni pot-au-feu », qui ont fait progresser la cause féminine discrètement par des parcours de vie pionniers menés, dans le cas présent, grâce à l’art.
Bruno MONTAMAT, Historien, Membre du comité Jeanne Selmersheim-Desgrange